Le bas-débit à bricoles: L'arroseur arrosé

27 avril 2006

L'arroseur arrosé

lu dans cyberpresse.ca

Hydro-Québec réclamait plus de 40000 $ à Robert Lépine, un résidant de Le Gardeur qu'elle accusait de vol d'électricité, se voit condamnée à près de 200000$ en dommages à ce même individu, en raison de son attitude vindicative.

«Dans la présente affaire, l'acharnement aveugle de l'entreprise à l'égard de M. Lépine, acharnement qui s'est fondé sur des mensonges, traduit une intention d'avoir raison à tout coup, indépendamment de la réalité, et donc de nuire à la personne visée. Hydro-Québec, société d'État, ne peut se permettre d'agir ainsi. Ce comportement mérite sanction», peut-on lire dans le jugement, rendu récemment par la juge Jeannine M. Rousseau.

L'affaire commence le 16 février 1998: à la demande d'Hydro-Québec, un électricien se présente chez M. Lépine pour installer un compteur qui peut se lire à distance.
L'électricien constate qu'il n'y a pas de poignée sur la boîte. Il fait néanmoins le travail, et repart en recommandant à M. Lépine de faire installer une poignée. Il ne note rien d'autre. Le 11 mars, Hydro envoie un vérificateur, afin de s'assurer que le nouveau compteur fonctionne correctement. Le vérificateur remarque un «troisième fil» branché dans le compteur. Ce raccordement pirate fait en sorte que l'électricité qui passe par ce fil n'est pas comptabilisée.

Le vérificateur fait un rapport à Hydro. Moins d'une semaine plus tard, on perquisitionne chez M. Lépine. On l'accuse de vol d'électricité pendant 13 ans, soit depuis qu'il a acheté la maison, en 1984. La somme d'électricité détournée s'élève à environ 980 $, mais une fois additionnés les frais et les pénalités, la réclamation monte à plus de 40000$. Lépine fait l'objet de poursuites au civil et au criminel.

Il se défend, dit qu'il ignorait totalement l'existence de ce troisième fil, affirme que ce n'est pas lui qui l'a posé. Peut-être est-ce l'ancien propriétaire, un entrepreneur électricien de qui il a acheté la maison en 1984? D'ailleurs, ce dernier lui avait montré comment détourner l'électricité, mais d'une autre façon, en branchant des pinces de survoltage aux extrémités des bornes, explique Lépine.

Au criminel, les accusations tombent rapidement. Après avoir regardé l'ensemble de la preuve, la Couronne estime qu'il manque justement de preuves et que la cause est bien trop boiteuse. Mais la cause au civil persiste. Lépine se défend. Il offre de payer la somme d'électricité qui aurait été détournée à son insu pendant 13 ans, soit 980 $. Il n'est pas coupable et il n'abandonnera jamais.

Lépine, qui gère une entreprise de systèmes d'alarme, se lance corps et âme dans sa défense. Le procès arrive enfin, vers la fin 2004. Au lieu de durer huit jours, il en fait 15. «L'atmosphère était tendue, l'animosité était parfois palpable... C'était la guerre», note la juge Rousseau.

Manque de professionnalisme

La juge est persuadée qu'au moins trois témoins de la société d'État ont carrément menti au procès. De plus, elle s'étonne du manque de professionnalisme dans l'enquête et trouve des failles énormes dans la preuve.

«On s'attend à ce qu'Hydro soit une autorité majeure, sinon la meilleure au Québec, eu égard à la subtilisation d'énergie: le contrôle des compteurs, le dépistage et les enquêtes, la préservation de la preuve et le calcul de l'énergie subtilisée... On s'attend à ce qu'elle se conduise de façon compétente et au moins correcte...

Mais la preuve dans le présent dossier est au contraire», signale la juge. Au bout du compte, la juge ordonne à Robert Lépine de verser 980 $ à Hydro, mais condamne cette dernière à verser près de 177000$ (plus les intérêts) à M. Lépine, qu'elle a fait passer à tort pour un voleur.

«J'ai tout mis là-dedans, j'ai hypothéqué ma maison, j'ai mis mon coeur et mon âme. J'en ai passé, des nuits blanches. Jamais de ma vie je n'ai pensé perdre ça», a confié Robert Lépine à La Presse, hier. Il avoue toutefois qu'après avoir payé son avocat, l'expert et les frais, il ne lui restera pratiquement plus rien.